Deux festivals dont la réputation n’est plus à faire et deux territoires. Attirant respectivement plus de 10 000 spectateurs, le Tourcoing jazz festival (du 10 au 17 octobre) et D’jazz Nevers (du 7 au 14 novembre) réuniront cette année à nouveau des figures emblématiques du jazz, des talents locaux et des artistes émergents du jazz et des musiques improvisées.
À l’occasion de leur 40e anniversaire, nous avons rencontré leurs directeurs Roger Fontanel et Yann Subts pour une interview croisée.
Le festival fête ses 40 ans cette année, comment expliquez-vous cette longévité ?
Roger Fontanel : Sans doute son ancrage territorial, la fidélité du public et la cohérence de la ligne artistique depuis la création en 1987 peuvent expliquer cette longévité.
Il est sans doute utile aussi de rappeler que ce festival a affirmé très tôt son intérêt pour la scène européenne, s’est inscrit très tôt dans le cadre d’une démarche militante en privilégiant le travail en réseau. (Afijma/AJC)
Yann Subts : Deux grandes périodes structurent l’histoire de ce festival. Celle de l’équipe fondatrice qui lui donnera de solides bases et une notoriété grandissante de 1987 à 1998 (Dominique Desmons, Claude Colpaert, Dominique Capelle). Celle de l’équipe toujours en place aujourd’hui (Patrick Dréhan, direction artistique – Reno Di Matteo, conseil artistique, Yann Subts, direction) qui a repris les rênes du festival en 1999 pour le transformer et continuer à le développer. La stabilité de ces deux phases et la longévité de l’équipe actuelle, le soutien constant et indéfectible de la Ville de Tourcoing (1er soutien de l’association) et des collectivités territoriales, ont permis de pérenniser le projet de ce festival dans le temps. Un temps long, facteur essentiel pour ancrer une telle manifestation sur son territoire, pour tisser des liens avec le public, les artistes, les productions, les médias, les partenaires culturels, et les collectivités.
Sur le plan artistique, le festival a su accueillir en quatre décennies une très grande majorité des artistes qui ont écrit les plus belles pages du jazz hexagonal et international. C’est également un festival qui a su amorcer très tôt un virage en diversifiant sa programmation, en l’ouvrant aux esthétiques voisines que le jazz côtoie (blues, soul, funk, electro…) sans jamais renoncer à son ADN qui est le jazz ni au souci de faire de ce festival un événement exigeant et populaire à la fois. Le développement du projet avec l’apparition d’une saison déclinée en différents axes (Club, Tour, Event) à partir de 2009 complétera et confortera l’assise du Tourcoing Jazz dans le paysage culturel régional.
Quelle a été l’édition la plus marquante pour vous ? Existe t’il un concert mémorable à vos yeux?
Roger Fontanel : Chaque édition fut importante en tant qu’élément d’un parcours de festival représentatif de la scène créative du moment, avec bien évidemment les éditions anniversaires (10ème, 20ème,30ème …et je l’espère 40ème)
Difficile d’établir une hiérarchie dans l’ensemble des formations accueillies, mais s’il ne fallait en retenir qu’une, assurément le duo Steve Lacy/Mal Waldron au Théâtre municipal en novembre 1991
Yann Subts : Chaque édition est à sa manière marquante. Il est toujours difficile de les classer, de les hiérarchiser et d’en dégager une plutôt que d’autres car d’une année à l’autre, ce qui est marquant n’est pas forcément de même nature. Il y a les grandes figures, les légendes bien-sûr, que tout festival est heureux et fier d’accueillir (Sonny Rollins, Herbie Hancock, Rhoda Scott, Dee Dee Bridgewater, Gregory Porter…). Il y a des artistes qui, par leur régularité et leur amitié pour le festival, ont marqué des périodes du festival (Didier Lockwood, Youn Sun Nah, Michel Petrucciani…). Il y a des concerts dont la magie est portée par le live, par des moments d’improvisation étourdissants, par la rencontre spontanée, attentive ou brûlante entre des artistes et un public. Il y a également les coups de foudre avec des nouveaux talents qui donnent des ailes et des perspectives aux générations suivantes et aux futures éditions. Il y a enfin des éditions qui sont marquantes par leur dureté, leur fragilité. On se souvient notamment de l’édition de 2020, en pleine crise du covid que nous avons faite et maintenue dans des conditions invraisemblables. Mais nous avons eu la chance de la faire et ce fut, malgré tout une grande bulle d’oxygène.
Y a-t-il une histoire/anecdote qui selon vous résume la philosophie du festival ?
Yann Subts : Même chose pour les anecdotes ou histoires qui pourraient résumer la philosophie du festival. Elles sont nombreuses et variées. Ce qui est certain, c’est qu’elles tiennent toujours à l’esprit convivial, presque familial de ce festival, à la notion de proximité, de rencontres dans des salles aux formats presque intimes. Sans jamais renoncer à une programmation et une organisation ambitieuses, le festival n’est jamais devenu une « grosse machine » pour préserver ces traits qui caractéristiques du festival.
Roger Fontanel : On ne dira jamais assez La responsabilité d’un festival à l’égard de la scène artistique (en l’occurrence jazz et musiques improvisées) dans le soutien et l’accompagnement d’artistes, qui plus est dans un contexte où les lieux/structures de diffusion ne sont pas assez nombreux.
Lorsque nous avons été obligés d’annuler notre 34ème édition en novembre 2020 pour cause de pandémie, nous avons immédiatement proposé une édition en juin suivant certes avec des protocoles plus contraints, mais il était essentiel pour nous que les artistes puissent rencontrer le public.


Dans votre programmation, comment vous emparez-vous des sujets transversaux qui irriguent le champ musical : l’émergence, l’égalité HF, l’écologie, l’accessibilité, la structuration du territoire ?
Roger Fontanel : J’en retiendrai trois non pas que je sois indifférent aux autres, mais ils singularisent certainement davantage notre projet.
Yann Subts : Nous cherchons toujours dans la programmation cet équilibre subtil entre émergence, découvertes, artistes déjà renommés et têtes d’affiches. C’est une des marques du festival mais aussi un de ses rôles en tant que projet culturel soutenu par des fonds publics.
Roger Fontanel : On ne parlait pas/peu d’émergence à la fin des années 80, mais ce fut toujours notre préoccupation comme aujourd’hui d’ailleurs ; l’enjeu -voire la difficulté aujourd’hui- est d’être toujours à l’écoute de la scène émergente actuelle…tout en continuant de soutenir celles et ceux que nous avions accompagné.e.s comme jeune émergent.e.s (ils/elles se reconnaitront !)
Yann Subts : Au fil des années, de nouveaux sujets dépassant la simple préoccupation artistique se sont faits jour. Egalité HF, écologie, VHSS, territoire, accessibilité sont autant de sujets que nous abordons aujourd’hui avec sérieux et humilité aussi, conscients qu’il y a encore beaucoup de travail et que certains sujets, longtemps ignorés, touchent aussi (et parfois particulièrement) nos professions et notre secteur d’activité.
Roger Fontanel : L’égalité F/H ou la scène féminine — une évidence depuis une dizaine d’années où la scène actuelle a fait émerger de nombreuses musiciennes de talent et porteuses de projets passionnants
Yann Subts : Prévention, enjeux de mobilité, achats de produits locaux de qualité en circuit courts, accueil personnalisé pour les PMR, médiation culturelle en direction de personnes défavorisées ou éloignées de la culture sont autant d’axes que nous travaillons à notre échelle.
Roger Fontanel : Un élément structurant de notre projet depuis la fusion de D’Jazz Nevers et du Centre régional du jazz pour devenir Pôle de référence jazz en Bourgogne Franche Comté « Big Bang ».
Bien évidemment un festival ancré sur son territoire avec une saison sur l’ensemble du département de la Nièvre proposant de nombreux projets d’EAC en direction de l’ensemble des publics, mais aussi tout le travail de structuration territorial à l’échelle de la région Bourgogne Franche Comté à travers par exemple tous nos dispositifs de soutiens aux artistes en région.
À quoi ressemblera le festival dans 10 ans, pour ses 50 ans ? Quels espoirs fondez-vous pour les prochaines années?
Roger Fontanel : Ce festival ressemblera à ce qu’en fera la nouvelle direction, laquelle, même si elle intègre cette histoire, en écrira sans doute une autre en privilégiant toujours, je l’espère, la scène créative actuelle.
Yann Subts : Je ne sais déjà pas à quoi il ressemblera dans 3 ou 4 ans, pas plus que dans un an d’une certaine manière. Alors dans 10 ans, ce serait non seulement présomptueux et pas forcément bon signe non plus… ! C’est impossible à dire surtout dans un contexte qui est de plus en plus difficile pour le monde culturel.
Roger Fontanel : Et n’oublions pas que le festival est l’un des éléments -certes important et sans doute emblématique- de notre projet, mais pas le seul. Il conviendra toujours de veiller à préserver l’ensemble de nos actions/missions qui font sens sur le territoire et justifie l’appellation de Pôle de référence jazz en Bourgogne Franche Comté.
Yann Subts : Ce qui est plus certain, c’est que cette musique est vivante, improvisée, créative, mouvante, plurielle et gloutonne. Elle s’est toujours adaptée et imprégnée de son époque, quand elle n’en a pas été le reflet. Sur ce point, il n’y a donc pas de grandes inquiétudes à avoir, notamment en observant le niveau de la nouvelle génération de musiciennes et musiciens qui se réapproprient les codes du jazz à leur manière et avec talent.
Yann Subts : J’espère en revanche que cette esthétique jazz (et toutes celles qui l’entourent), ainsi que les structures et réseaux indépendants qui s’emploient à les défendre, continueront à être soutenus, défendus et reconnus par les politiques et pouvoirs publics et les médias. Cela est indispensable pour que ces musiques puissent continuer à se produire là où elles sont les plus expressives et vivantes : sur scène.
Un coup de cœur particulier parmi les artistes de cette 40e édition ?
Roger Fontanel : La programmation d’une édition est un tout, relève d’une alchimie qui prend en compte plusieurs paramètres dont la ligne artistique défendue mais aussi un territoire et une histoire ; elle ne saurait donc se réduire à quelques artistes « coup de cœur ».
Le Bal du siècle/Le Bal des 40 ans qui sera sur scène le 13 novembre fait sans doute un peu la synthèse de tout cela !
Yann Subts : Plutôt que de l’orienter vers les artistes des grands plateaux que j’attends globalement tous avec impatience et curiosité, je préfère afficher mon coup de cœur pour des artistes d’ici, avec lesquels nous avons tissé une véritable histoire. Je pense à Hugues Rousé, responsable du département Jazz du Conservatoire de Tourcoing depuis bientôt 30 ans avec lequel de nombreux projets pédagogiques se sont montés.
Je pense au pianiste Jérémie Ternoy qui présentera un projet solo immersif qu’il travaille depuis 10 ans et que nous avons accompagné. Je pense enfin à deux « enfants » du festival qui sont devenus musiciens de jazz parce qu’il y avait ce festival à Tourcoing et qui ont grandi avec jusqu’à en faire une vocation en passant par le département jazz du CRD de Tourcoing : Nathan Péron, et Adrien Tyberghein qui nous présentera en trio sa dernière création « Odyssey ». Mon coup de cœur va enfin, non pas aux artistes, mais aux artisans de ce festival (bénévoles, membres du CA, élus, techniciens, intermittents, permanents, partenaires) sans lesquels nous ne serions jamais arrivés à cette 40e édition ! Merci !!
